A la fin des années 1880, de mystérieux portraits commencèrent à arriver aux Etats Unis et en Europe occidentale. Ces belles peintures venaient d’Egypte, plus spécialement du Fayoum. La première série de portraits fut trouvée par des paysans en 1887 en 1887 aux confins du désert sur les hauteurs qui sont à l’abri des crues du fleuve. Les portraits de Fayoum concernent des Romains momifiés en Egypte avec une particularité : le visage des momies était soit recouvert d’un mince panneau de bois, soit d’un linceul en lin sur lequel était peint le portrait du défunt. En effet, si les hommes et les femmes représentés ont des vêtements, des parures, des bijoux romains, les artistes qui les ont peints demeurent fidèles à la tradition picturale.
Dans l'ouvrage du Louvre "Portraits de l'Egypte romaine", il est précisé que : "La présence de l'or sur les portraits peints sur bois doit concilier divinité et individualité, en conséquence l'or n'est jamais appliqué sur le visage. Ainsi, il peut recouvrir le cadre entourant la tête du défunt assimilé à Osiris-Dyonysos, ou couvrir le fond sur lequel se détache le portrait. La feuille d'or est parfois appliquée au contact de la peau, sur la raie qui partage la chevelure des femmes ou sur leur gorge".
La technique de ce type de peinture était la suivante : la surface du bois (tilleul, ou encore figuier, cèdre, sycomore) était préalablement lissée et enduite ; l'esquisse était ensuite exécutée en rouge ou en noir. "Puis le portrait était réalisé au moyen de pigments minéraux et végétaux liés avec de la cire chauffée (encaustique), ce qui permet un travail lent et minutieux se traduisant par de petites touches rapprochées pour le visage, le cou et la coiffure, le vêtement étant en revanche traité à larges coups de brosse." Les artistes qui réalisaient ces portraits étaient "itinérants" et ne les signaient jamais ; ainsi sont-ils restés anonymes… mais nul doute que celui qui a peint celui-ci était un excellent portraitiste !
De ces portraits, nous avons choisi deux portraits pour vous exposer à savoir le portrait de la belle jeune femme du Fayoum à la tunique rouge et le portrait de femme dite "L'Européenne". Pour plus de détails sur les autres portraits, vous pouvez consulter les sources suivantes :
-AUBERT M.-F. , CORTOPASSI R., Portraits de l'Egypte romaine, catalogue de l'exposition, musée du Louvre, 5 octobre 1998-4 janvier 1999, Paris, 1998, n 80. - DOXIADIS E., Portraits du Fayoum. Visages de l'Egypte ancienne, Paris, 1995, n 86 p. 114 et 213. - MICHALOWSKI K., L'art de l'ancienne Egypte, Paris, 1968, p. 338, fig. 756. - Art copte, catalogue de l'exposition, Petit Palais, 17 juin-15 septembre 1964, Paris, n 26.
La belle jeune femme du Fayoum à la tunique rouge
Les traits de cette belle jeune femme sont incontestablement "contemporains"… et pourtant, elle a vécu il y a plus de 19 siècles, alors que l'Egypte était "romaine"… Son visage est beau, intéressant, il semble nous questionner par delà le temps… Les fentes qui le traversent, les craquelures qui gangrènent la joue gauche ne ternissent en rien sa douceur, ni n'altèrent sa "présence". La carnation est traitée dans des tons clairs… La bouche, avec sa légère dissymétrie de la lèvre supérieure, est joliment dessinée. Le menton est à peine bombé, le nez est fin… Comme souvent face à ce genre de portrait, notre regard est captivé par le regard, animé par de grands yeux en amande. Le blanc de la cornée avec sa transparence si particulière est parfaitement rendu, on semble presque y déceler l'esquisse d'une larme… L'iris sombre et la pupille, très ronde, sont marqués de cercles concentriques. L'expression du regard est grave mais tellement vivante… Cette gravité est accentuée par l'arc sombre des épais sourcils qui épouse fidèlement la forme des yeux. Les cils inférieurs sont matérialisés par des traits, fins, espacés et noirs qui se détachent sur des cernes légèrement grisés. Le bord supérieur de l'oeil est souligné d'un trait de kohol mais les sourcils n'y sont pas traités individuellement. Quant au coin de l'œil, il est affirmé par une touche de peinture fuyante. Les cheveux bruns sont coiffés en une multitude de bouclettes fines, serrées, qui sont un peu plus libres au niveau de tempes et des oreilles. Une étude précise des coiffures a été faite afin de permettre d'affiner la datation de ces portraits du Fayoum ; ainsi : "Les boucles lâches autour du visage avec des boucles de tire-bouchon devant les oreilles suggèrent une datation à environ 100-120 AD" (source "Ancient Faces"). La chevelure est ornée d'une couronne dorée, parfaitement rendue par des aplats de feuille d'or, qui prennent la forme de rectangles ou de losanges. Les boucles d'oreille, également relevées de feuilles d'or, sont difficiles à identifier… Il pourrait s'agir de deux ou trois perles espacées, disposées sur une tige oblongue, en or, un modèle à la mode à cette époque… Quant à son collier, ras du cou, il est constitué de larges mailles d'or, rondes ou ovales… Elle est vêtue d'une tunique qui devait être d'un rouge vermillon mais dont la teinte s'est fanée avec le temps. On distingue le drapé d'un manteau, dans les mêmes tons. Les traits de peinture suggèrent habilement les plis des vêtements ainsi que leur superposition Ce portrait est peint dans le style grec : la tête est vue dans une vue des trois quarts avec des indications de volume et de profondeur, et avec des reflets et des ombres qui suggèrent une seule source de lumière.
Elle regarde le spectateur avec de grands yeux sérieux, accentués par de longs cils. Une masse de boucles lâches couvre sa tête et certains brins tombent le long de la nuque sur le côté gauche. Encadré par les cheveux noirs, le cou profondément ombragé et la tunique rouge foncé, son visage brillamment éclairé se distingue par une jeunesse attrayante, une impression qui est accentuée par la couronne d'or et les bijoux étincelants. Ce portrait est peint "à l'encaustique", sur une planche de tilleul d'une hauteur de 38,1 cm et une largeur de 18.4 cm.
Nous ne savons quasiment rien de cette belle dame qui a vécu, dans le Fayoum au cours du 1er siècle ap. J.-C., sinon qu'elle devait appartenir à une classe aisée car seuls les plus fortunés pouvaient s'offrir des rituels funéraires de qualité…
Portrait de femme dite "L'Européenne"
Le visage juvénile se détache sur un fond gris bleuté. Vu presque de face, son ovale parfait est mis en valeur par l'implantation régulière des cheveux tirés en l'arrière et le demi-cercle de la natte où est fichée une épingle à tête d'or. La carnation nacrée avec des rehauts roses est rendue par de petites touches juxtaposées. Les grands yeux regardent vers la droite. Deux points blancs donnent vie au regard. La feuille d'or cache le cou gracile paré d'un collier de perles.
Les yeux tournés vers la droite, la jeune femme ne regarde pas directement le spectateur. Ce détail, peu commun pour les portraits de momies, contribue certainement à la fascination que ce visage exerce. La jeune femme est habillée d'une tunique pourpre et d'un manteau jaune. Une broche ronde avec une grosse émeraude enchâssée retient le vêtement. Les oreilles, grandes, décollées et pointues, sont ornées de boucles composées d'une pierre foncée encadrée de deux perles de belle taille. Une épingle à tête d'or fixe la tresse au sommet de la tête. Sous les feuilles d'or appliquées sur le cou, un simple collier en perles a été révélé par les analyses de laboratoire.
Au moment de son utilisation funéraire, la planche de bois, rectangulaire à l'origine, a été adaptée à la forme de la momie selon une découpe dite "à épaulures", technique qui semble caractéristique de la ville d'Antinoopolis. On a aussi appliqué plusieurs petites feuilles d'or carrées qui couvrent le cou et, en partie, le vêtement, mais sans masquer l'ovale du visage. L'éclat de l'or, semblable à celui du soleil, en fait un métal magique, symbole d'immortalité. Il est souvent appliqué sur les portraits de momies pour couvrir le fond gris autour de la tête, le cadre en stuc qui entoure le portrait ou, comme ici, cacher le cou. Mais il ne dissimule jamais les traits du visage car l'individualité du défunt doit être préservée.
Une technique exceptionnelle
On a utilisé pour élaborer ce portrait une planche de bois de cèdre, essence importée en Égypte. Sur une couche de préparation noire a été posée la couche picturale à l'encaustique. Le peintre a exploité à la perfection la densité de la cire. Ainsi, les touches fines ont été juxtaposées en suivant le modelé du visage, la courbe des sourcils et la disposition de la chevelure. Pour les cils, la matière picturale a même été gravée avec un outil dur et pointu pour découvrir la préparation noire.